Une synthèse de « The Spirit Level »

Traditionnellement, les attitudes vis-à-vis de l'inégalité divergent fortement d'un bout du spectre politique à l'autre. Alors que certains la considèrent comme une source de discorde qui ronge le tissu social, d'autres la perçoivent comme un stimulus qui incite à l'effort, l'innovation et la créativité. Ces arguments ne sont bien souvent guère plus que le reflet d'opinions personnelles. Toutefois, au cours de ces dernières années, il est devenu possible de comparer le degré d'inégalité des revenus dans différents pays et d'observer les effets d'une telle inégalité. Les résultats sont spectaculaires.

Qu'apporte plus d'égalité ?

Dans les sociétés au sein desquelles les différences entre les riches et les pauvres sont petites, les statistiques montrent que la vie communautaire y est plus forte, que les personnes pensent pouvoir se faire confiance et qu'il y a moins de violence. La santé physique et la santé mentale ont toutes deux tendance à être meilleures, et l'espérance de vie y est plus élevée. En fait, presque tous les problèmes relatifs à la privation relative sont réduits : la population carcérale est plus petite, les taux de grossesse des adolescentes plus faibles, les enfants ont tendance à enregistrer de meilleurs résultats scolaires (comme en attestent les scores de compétences en lecture, écriture et calcul), et le problème de l'obésité y est moins important.

Ce sont là beaucoup de choses à imputer à la seule inégalité mais tous ces liens ont été prouvés dans au moins deux contextes indépendants : parmi les pays industrialisés les plus riches et au sein même des 50 états des États-Unis. Dans les deux cas, les endroits qui présentent des différences de revenus moindres enregistrent de bien meilleurs résultats. Un grand nombre d'études ont également révélé certains de ces liens dans des contextes très différents : quelque 200 études se penchent ainsi sur la tendance qu'a la santé à être meilleure au sein de sociétés plus égalitaires alors qu'environ 50 se concentrent sur la relation entre violence et inégalité.

Comme nous pouvions nous y attendre, la part de responsabilité imputable à l'inégalité est plus importante pour certains problèmes que pour d'autres et c'est bien évidemment loin d'être la seule cause des maux de la société. Mais il semblerait que l'étendue de l'inégalité soit l'explication la plus importante de la raison pour laquelle nombre de problèmes sanitaires et sociaux touchent beaucoup plus certaines sociétés que d'autres.

Vous penseriez que ces tendances s'accroîtraient simplement car les sociétés inégalitaires sont enclines à compter davantage de pauvres qui sont plus susceptibles d'être affectés par de tels problèmes. Toutefois, il ne s'agit là que d'une explication partielle. Le plus important est que la prépondérance de l'inégalité semble produire des résultats pires parmi une vaste majorité de la population. Au sein des sociétés plus inégalitaires, mêmes les classes moyennes aux revenus satisfaisants ont moins de chance d'être en bonne santé, sont moins susceptibles de s'impliquer dans la vie de leur communauté, plus susceptibles d'être obèses ou encore victimes de violence. De même, leurs enfants ont plus de chance d'enregistrer de moins bons résultats à l'école, de consommer des drogues et de devenir parents pendant l'adolescence.

Redistribution contre croissance

Bien que la croissance économique demeure un facteur important dans les pays plus pauvres, parmi les 25 ou 30 pays les plus riches, il n'existe aucune tendance quelle qu'elle soit à une santé ou un bonheur accru parmi les plus affluents par rapport aux moins affluents de ces pays riches. Il en va également de même des mesures du bien-être, y compris du bien-être de l'enfant, des niveaux de violence, des taux de grossesse chez les adolescentes, des scores enregistrés en lecture, écriture et mathématiques parmi les écoliers et même des taux d'obésité. Cependant, au sein même de chaque pays, les problèmes sanitaires et sociaux sont étroitement liés aux revenus. La plupart des problèmes touchent davantage les sections les plus défavorisées de nos sociétés.

Que signifie donc le fait que les différences de revenus au sein même des sociétés riches comptent mais non les différences de revenus entre les pays riches ? Ceci prouve que c'est notre position par rapport aux autres au sein de notre propre société qui importe. Le problème est un problème de statut social et de revenu relatif. Ainsi par exemple, le fait que les États-Unis ont le taux d'homicide le plus élevé, les taux de grossesses des adolescentes et les taux d'incarcération les plus élevés, et arrivent en 28e position dans le classement internationale de l'espérance de vie réside dans le fait qu'ils affichent également les différences de revenus les plus élevées. En revanche, les pays comme le Japon, la Suède ou la Norvège, bien que pas aussi riches que les États-Unis, affichent tous des différences de revenus moindres et enregistrent de bons résultats eu égard à toutes les mesures susvisées.

Inégalité et anxiété sociale

Mais pour quelles raisons sommes-nous si sensibles à l'inégalité ? Pourquoi nous affecte-t-elle à ce point ?

Avant tout, nous trouvons parmi les facteurs de risques psychologiques de la mauvaise santé trois facteurs particulièrement « sociaux », à savoir le statut social peu élevé, la faiblesse des réseaux d'amis et une petite enfance de mauvaise qualité. L'amitié, le sentiment de contrôle et une petite enfance positive sont tous des facteurs qui favorisent une bonne santé alors que l'hostilité, l'anxiété et l'adversité sont nuisibles. La biologie du stress à long terme est la clé : en effet, ses effets sont tellement répandus, notamment les dégâts qu'il occasionne aux systèmes immunitaire et cardiovasculaire, qu'il a été assimilé au vieillissement précoce.

Ceci est lié à l'inégalité car l'inégalité divise la société : elle nuit à la qualité des relations sociales. Dans les pays ou les 50 états des États-Unis les plus égalitaires, 60 à 65 pourcent de la population sont d'accord avec l'affirmation selon laquelle « il est possible de faire confiance à la plupart des gens », alors que la réponse à cette même question n'est que de 15 à 25 pourcent dans les pays plus inégalitaires. La mesure dans laquelle les personnes s'impliquent dans la vie de leur communauté confirme également les effets corrosifs de l'inégalité sur le social. Et, comme par hasard, les taux d'homicides sont systématiquement plus élevés dans les sociétés plus inégalitaires. Des différences de revenus plus importantes engendrent une distance plus grande entre les personnes au sein d'une même société, ainsi qu'une concurrence plus farouche pour ce qui est du statut social.

Relations sociales et hiérarchie

Le statut social, l'amitié et la petite enfance surgissent des recherches sanitaires car ils exercent une influence importante sur les types d'anxiété et d'insécurité qui sont peut-être les sources de stress chronique les plus courantes au sein des sociétés affluentes. L'insécurité et le sentiment de ne pas être apprécié que nous portons en nous suite à une enfance difficile ont beaucoup en commun avec les effets d'un statut social peu élevé et peuvent s'amplifier ou se compenser. L'amitié s'intègre au tableau dans la mesure où les amis offrent un retour positif : ils aiment notre compagnie, rient de nos blagues, cherchent à obtenir nos conseils, etc. : en un mot, vous vous sentez apprécié. En revanche, l'absence d'amis, le sentiment d'exclusion, le fait que des gens choisissent de ne pas s'asseoir à côté de nous nous font douter de nous-mêmes. Nous nous inquiétons et pensons être peu attrayants, ennuyeux, socialement inadaptés, manquer d'intelligence, etc.

Il existe désormais beaucoup de preuves expérimentales qui montrent que les types de stress qui ont le plus d'influence sur les niveaux d'hormones du stress sont les « menaces d'évaluation sociale », c'est-à-dire les menaces à l'amour propre ou au statut social, dans le cadre d'une situation quelconque dans laquelle autrui est susceptible de juger nos performances de manière négative.

Il semble donc que le type de stress le plus répandu et le plus puissant dans les sociétés modernes soit axé sur nos anxiétés concernant l'impression que les autres ont de nous, notre manque de confiance et nos insécurités sociales. En tant qu'êtres sociaux, nous surveillons la réceptivité d'autrui vis-à-vis de nous, à un point tel que c'est parfois comme si nous faisions l'expérience de nous-mêmes uniquement à travers le regard des autres. La honte et la gêne sont désormais nommées les émotions sociales par excellence : elles conditionnent notre comportement de sorte que nous nous conformons aux normes acceptables qui nous épargnent le sentiment de malaise que l'on ressent après s'être donné en spectacle devant autrui. Plusieurs grands penseurs et sociologues ont suggéré qu'il s'agit là d'une passerelle par laquelle nous sommes socialisés et apprenons à nous conformer à des normes de comportement acceptables. Il semblerait désormais que ce soit également la façon dont la société nous touche au plus profond de nous-mêmes pour affecter notre santé.

Étant donné que la hiérarchie de classes est perçue comme une hiérarchie avec les personnes les plus appréciées au sommet et les moins appréciées au bas de la pile, il est facile de voir comment des différences de statut plus importantes augmentent la menace d'évaluation et exacerbent l'insécurité et la concurrence en matière de statut social. Cette perspective explique également pourquoi la violence augmente avec l'inégalité. Les recherches sur la violence indiquent souvent comment le manque de respect, le fait de perdre la face et l'humiliation déclenchent la violence. La violence est plus répandue lorsque l'inégalité est plus grande non seulement parce que l'inégalité accroît le concurrence en matière de position sociale mais aussi parce que les gens privés des signes extérieurs de statut social (revenus, emplois, maisons, voitures, etc.) deviennent particulièrement sensibles à la façon dont ils sont perçus. Ce qui blesse dans le fait de posséder des biens de qualité inférieure, c'est d'être perçu comme une personne de second rang.

L'inégalité et une plus grande hiérarchie sociale font monter les enjeux - en accroissant au passage les anxiétés - concernant la valeur personnelle à travers toute la société. Nous voulons tous être appréciés et valorisés mais lorsque une société fait sentir à ses membres qu'ils n'ont pas de valeur, qu'elle les méprise et les perçoit comme inférieurs, stupides et ratés, cela entraîne des souffrances, du ressentiment et un gaspillage de ressources humaines.

Inégalité, consommation et environnement

Pendant des milliers d'années, la meilleure façon d'améliorer la qualité de vie des hommes consistait à augmenter leur niveau de vie matériel. Les données suggèrent qu'en raison du rendement décroissant de la croissance économique, il se peut que nous soyons la première génération à être parvenue à la fin du processus. Les augmentations du Produits Intérieur Brut ne coïncident plus avec une amélioration de la santé, du bonheur et du bien-être. Si nous tenons désormais véritablement à continuer d'améliorer la qualité de vie, nous devons porter notre attention sur l'environnement social et la qualité des relations sociales. Les éléments de preuves dont nous disposons indiquent que la qualité des relations sociales est en très grande partie déterminée par l'échelle des inégalités matérielles qui nous séparent. Au lieu de continuer à résoudre séparément chaque problème en dépensant plus en soins médicaux, services d'ordre, services sociaux et centres de réadaptation pour toxicomanes, nous savons désormais qu'il est possible d'améliorer la santé psychosociale et le fonctionnement social de sociétés entières en réduisant l'inégalité matérielle qui y règne.

Au cours des prochaines décennies, la politique est susceptible d'être dominée par la nécessité de réduire nos émissions de gaz carbonique. Une plus grande égalité a un rôle essentiel à jouer dans ce processus. Premièrement, le consumérisme est peut-être l'obstacle le plus important auquel se heurtent les politiques visant à réduire les émissions de gaz carbonique. La bonne nouvelle c'est que la réduction de l'inégalité entraîne une baisse de la pression qui incite les gens à consommer car cela réduit la concurrence en matière de statut social. Une plus grande égalité entraîne un affaiblissement de la concurrence en matière de statut social alors que la cohésion sociale et la vie au sein de la communauté se renforcent.

Deuxièmement, une action efficace sur l'environnement dépend plus que jamais de l'implication des gens dans le bien commun. Il existe cependant des preuves qu'au sein des sociétés plus égalitaires, les gens ont davantage l'esprit civique et cherchent moins à défendre leur propre intérêt personnel. L'aide étrangère accordée par les pays plus égalitaires est plus élevée ; ils recyclent une plus grande partie de leurs déchets, enregistrent de meilleurs scores sur l'indice mondial de la paix et les recherches montrent que les dirigeants d'entreprise de ces pays accordent une plus grande priorité aux mesures en faveur de l'environnement que leurs homologues au sein des sociétés moins égalitaires.

Mais même si les gens acceptent qu'une plus grande égalité entraîne des avantages sociaux et environnementaux, ils continuent cependant parfois à s'inquiéter du fait que la créativité et l'innovation, le progrès lui-même, dépendent d'une plus grande inégalité et de mesures incitatives au gain financier personnel. Si vous prenez le nombre de brevets décernés par habitant comme mesure raisonnable de la créativité d'une société, vous pouvez cependant être rassuré : les sociétés plus égalitaires semblent là-aussi enregistrer de meilleurs résultats.